Chroniques du Désert – feuilleton pour confiné-e-s #3 : Rennes. Entretien avec Place à Défendre

photo : Christophe Halais (DR)

Tous les mardis et vendredis nous vous proposerons en téléchargement libre un chapitre du Désert urbain.

Voici le chapitre 3 de l’ouvrage Chroniques du Désert, Le désert urbain, publié en septembre 2019. Dans cet entretien, le collectif Place à Défendre revient sur les transformations du centre rennais et de sa place Saint-Anne en particulier. On lit dans cette sanctuarisation du centre une volonté de défaire la fête qui, bien souvent, entraine un renversement de l’ordre des choses.

En format PDF mis en page ici, en format texte ci-dessous.

La ville de Rennes est principalement connue, je crois, pour deux choses : la conflictualité sociale lors des mouvements sociaux d’une part, la vie festive en son centre de l’autre. Depuis quelques années, le quartier Sainte-Anne semble pourtant en transformation. Je me souviens de quelques bars historiques de la rue Saint-Michel, comme le 1929, qui ont fermé en peu de temps. La politique de la mairie tend-elle à défaire la fête d’après vous, où le quartier Sainte-Anne ne convient-il plus tant que cela aux populations étudiantes qui ont elles aussi changées?

On pourrait tout d’abord faire remarquer qu’il y a deux façons d’entrevoir la fête. La ville de Rennes aime la fête, comme toutes les grandes Métropoles. Impossible de s’en séparer. Il s’agit de fêtes d’expression ludique, souvent consumériste, même si certains événements sont gratuits. En quelque sorte c’est la « fête de fin de semaine » lavée de toutes formes de conflictualités et de confrontations. C’est le côté « fun » qui est mis en avant dans cette nouvelle culture de la fête. « Peace, unity and having fun » si l’on se rappelle une vieille maxime du rap US. À Rennes, c’est tout l’intérêt des soirées Dazibao ou ND4J, qui se délocalisent très souvent du centre-ville, avec tout son lot de prévention et de morale, ou l’on apprend aux jeunes à comment faire la fête, comment être responsable, citoyen etc. C’est déjà presque des assises de la citoyenneté en mode baby-foot ou beach volley.

À cela s’oppose une autre manière de célébrer la fête, au sens populaire, inhérente à l’histoire des centres-villes, à ces bas-fonds les plus répugnants et les plus dangereux (rue du 1929 justement). La fête subversive, dont personne ne connaît réellement l’issue, incertaine et insoupçonnée. Celle dont la temporalité peut être également guidée par le contexte social et politique, qui offre un certain degré d’effervescence, d’agitation même. Visiblement, Rennes est connue pour ça.

Il ne faut sans doute pas envisager ces deux conceptions de la fête séparément.

La « conflictualité sociale » et la « vie festive », parfois ou très souvent, se confortent, s’unissent et se transcendent mutuellement. C’est ce que montre l’expérience encore récente de la Maison du Peuple occupée et sa porosité avec la question de l’espace public (la rue, la place Sainte Anne, la place du Parlement). C’est tisser un ensemble de contacts et de solidarités entre des personnes qui se découvrent et/ou se redécouvrent, notamment grâce à des espaces politique comme l’Assemblée générale inter-professionnelle. Cela crée des espaces de divisions et des alliages nouveaux à l’abri de toutes formes de médiations officielles. C’est cela qui permet réellement de faire se réunir des gens qui étaient maintenus dans des espaces séparés. Ainsi s’organise en ce moment un concert de soutien aux postiers en grève par exemple, avec qui nous avons partagé des espaces de lutte, contre la loi travail et son monde.

Concernant un retour sur « l’intensité » des jeudi soirs dans le centre historique aux abords de la place Sainte-Anne, on peut entrevoir peut-être aussi que c’est le refus d’agir comme des étudiants qui prédomine, hors du campus, hors des assignations habituelles. Faire un pas de côté, se réapproprier l’espace nocturne autour des bars tout comme l’on se réapproprie la rue lors de manifestations. En ce sens le quartier Sainte-Anne cristallise encore une certaine démarcation en terme de lutte des classes, entre le virage pris par la mairie et les aspirations contestataires d’une partie de la population qui est attaché à cette facette sociale, politique et historique.

À Rennes, il y a eu un long travail de police par les mutations urbaines très sélectives engagées par les élus PS et la préfecture. Ces deux forces de l’ordre se sont soutenues mutuellement. C’est ce que l’on peut appeler la reconquête urbaine, policière et marchande avec tout son lot de violences envers les pauvres. Mais en cette matière, la ville de Rennes ne fait preuve d’aucune originalité, puisque ce phénomène de gentrification, de sélectivité socio-économique alliée à une hyper sécurisation du centre- ville s’opère dans toutes les Métropoles, avec peu ou prou les mêmes recettes urbanistico-policières.

Du coup Saint-Anne résiste quelque part si j’ai bien compris? Pourtant le quartier est particulièrement ciblé par la rénovation et ce qu’elle implique de renouvellement des populations et des pratiques. Le centre des congrès et son showroom dénotent tout de même pas mal qu’en dites-vous? La place et la vie qui est censée l’accompagner semblent par ailleurs mutilée par les travaux qui durent, non?

La question de « la résistance » est une question importante. Il y a effectivement une offensive historique et le pouvoir municipal ne s’en cache pas. La maire de Rennes, Nathalie Appéré a même parlé de « reconquérir le centre ancien » … On imagine un territoire occupé par des armées étrangères et il faut le reconquérir. On imagine des armées de barbares qui ont planté leurs tentes place Sainte-Anne (et dans tout le quartier) et le pouvoir qui organise la guerre de reconquête qui est une guerre de territoire. Donc il y a une offensive évidente du pouvoir, de la mairie

Il y a une offensive et des moyens très concrets pour mener à bien cette « reconquête » qu’il faudrait plutôt appeler : expulsion de populations populaires et indésirables.

Et face à une offensive, il y a donc la nécessité de résister. L’action du collectif Place à défendre ! a été de toute évidence un mode de résistance parmi d’autres. Comment ? En allant à la rencontre des riverains, des habitants, des usagers du quartier pour discuter du Centre des congrès et essayer d’organiser une opposition avec toute la difficulté que cela représente face à un projet déjà lancé, bien avancé, avec un budget pour la communication considérable… Nous avons aussi donné des échos aux analyses qui touchent à la gentrification en organisant des réunions publiques, des projections de films, des conférences, etc. C’est une manière de faire connaître certaines analyses critiques qui peuvent aider à comprendre les processus qui sont à l’œuvre… qui sont en partie invisibles ou en tout cas visibles à celui qui est particulièrement attentif à certains signes. Ces processus de gentrification (pour parler vite) sont des processus sur le long terme, qui transforment les villes plus ou moins lentement (à Rennes, il y a clairement une accélération du processus et c’est pourquoi on peut dire que c’est un moment historique. Pour ne pas voir ces processus à l’œuvre, il faut ne pas vouloir les voir car ils sautent aux yeux). Le travail du collectif a aussi permis de montrer et d’informer sur le fait que ces processus sont en cours dans bien d’autres villes et que cela a à voir avec le capitalisme, son hégémonie actuelle et sa puissance transformatrice. Les élus Rennais ne se distinguent en rien. Ils se pensent sans doute comme de grands bâtisseurs alors qu’ils sont soumis aux exigences du Capital, dépourvus de toute originalité, de toute personnalité… Il faut les voir et les entendre parler : Nathalie Appéré, Emmanuel Couet, Sébastien Sémeril, etc. Ils représentent ce qu’il y a de plus vide, creux, vulgaire à notre époque…

Le collectif Place à défendre ! a été un mode de résistance. Outre le travail d’information, il y a eu aussi quelques perturbations, notamment d’une réunion publique destinée à présenter la rénovation de la place Sainte-Anne aux habitants. Il y a eu également un travail de veille effectué sur certains dispositifs de surveillance.

Maintenant que le Centre des congrès est terminé (mais il reste des travaux en cours : la deuxième ligne de métro notamment), une nouvelle séquence commence. Participer à l’organisation d’une contre-manifestation à l’occasion des Assises nationales de la citoyenneté du journal Ouest-France, dans le nouveau Centre des congrès (avec la production d’un journal, d’un livre, etc.) c’est faire exister une forme de résistance, c’est l’expérimenter. Des conférences à l’intérieur du Centre des congrès ont été perturbées, etc. On peut faire l’hypothèse que la place va devenir un espace de plus en plus conflictuel au fur et à mesure que débarquent les congressistes. Il faut nourrir, encourager cette conflictualité. Il n’y aura plus conflictualité si la place et le centre ancien sont totalement nettoyés, ce qui est loin d’être gagné pour la mairie.

Il y a encore une place pour la résistance : ne pas partir de la place, taguer les murs, faire des happenings artistiques comme Kamel, faire des manifestations, perturber le fonctionnement du Centre des congrès, etc. Il y a des pistes à explorer…

C’est la vieille question de l’appropriation en quelque sorte ? Comment l’espace est approprié, contrôlé, pacifié et policé, et comment une lutte s’engage pour y maintenir une forme de vie dissonante à l’hégémonie culturelle ? C’est d’ailleurs, à l’heure de la métropolisation, une chose que l’on voit à l’œuvre dans de nombreuses villes vous le disiez. À la vieille opération militaire et financière de « conquête » de l’espace se substitue le dispositif typique des mairies socialistes : le recours à la culture. C’est ce qui se passe à Nantes et ce que l’ancien maire de Caen Philippe Duron a également initié avant d’être doublé sur sa droite. Comment percevez-vous cette question ? Comment défendre un espace face à la « culture » sans passer pour un horrible barbare ou fasciste ?

La culture est en effet un élément clef dans le système de domination. La culture est aussi utilisée pour dominer, pour opprimer. La culture n’est pas par essence du côté de l’émancipation. On cite toujours cette phrase attribuée à des dirigeants nazis : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ». Et de là on construit un raisonnement qui fait de la culture, en tout temps et en tout lieu, un rempart contre la barbarie, le fascisme, le nazisme, etc. Et c’est très confortable pour ceux qui œuvrent dans le champ culturel car ils sont, quoi qu’ils fassent, dans une forme de résistance…

Or cette « résistance » elle n’est pas évidente aujourd’hui. On a l’impression que cette dimension de la culture a été comme éliminée, liquidée.

À la phrase citée plus haut, on peut opposer ou ajouter celle de Jean-Luc Godard : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon carnet de chèque ». Comment pourrait-on, en effet, ignorer que les industries culturelles produisent aujourd’hui, à la chaîne, des marchandises qui n’ont pour vocation que d’être consommés comme des divertissement ? Pour ne pas dire plus, car dans certains cas, la culture est directement au service de l’oppression, mobilisée, « embarquée » (comme les journalistes « embedded »).

La culture est un moyen efficace pour dominer car on a tendance à baisser la garde face à ce qui se pare des atours du culturel. Un CRS, c’est plus clair. Il n’est pas là pour vous aider à gagner en autonomie, en capacité à vous transformer et à transformer le monde. Vous le voyez tout de suite. Il porte sur lui, avec son harnachement et ses armes, sa fonction, sa raison d’être là… Un acteur du champ culturel, vous n’êtes pas habitué à le percevoir comme un ennemi. Son apparence est trompeuse.

Anne Clerval dans son livre Paris sans le peuple[1] montre que les populations (qui vont être expulsées à terme par l’embourgeoisement d’un quartier) ont du mal à se défendre contre l’arrivée de certaines infrastructures culturelles… Ce n’est pas facile de s’opposer à l’arrivée de « la culture ». Or un centre culturel qui s’installe dans un quartier, ce n’est pas nécessairement une bonne chose pour les classes populaires car ce centre culturel peut être l’avant-garde de la gentrification, un aimant à petit-bourgeois, à bobos. Il faut distinguer bien évidemment entre les différents types d’infrastructures. Ce que fait Anne Clerval d’ailleurs. Une bibliothèque de quartier tournée vers les habitants et un centre culturel un peu branché qui rayonne et s’adresse à ceux qui ne sont pas encore là pour les y faire venir, c’est différent.

À Saint-Anne, en ce qui concerne le Centre des Congrès, la dimension culturelle du Centre a été mise en avant pour faire accepter le projet… D’ailleurs certains habitants pensaient qu’on construisait un Centre culturel… La Mairie, elle, communiquait comme si elle construisait une nouvelle cathédrale et mettait l’accent sur les prouesses techniques et architecturales. « Vinci a mis le couvent en lévitation sur des pilotis ». « Vinci a fait un miracle ! » Et il n’y avait que quelques grinceux, dont les membres du collectif Place à défendre !, pour ne pas s’extasier. Il y a eu aussi les visites du chantier organisées comme de grands événements culturels (avec une communication considérable). Il y avait la queue place Sainte-Anne comme devant le parvis de Beaubourg un jour de grande rétrospective.

Pas facile ensuite de venir parler de gentrification, de déportation des populations indésirables… Vous avez l’impression de gâcher la fête. Mais c’est sans doute cela qu’il faut faire aujourd’hui : gâcher leur fête ! Cela peut d’ailleurs pour le coup être très amusant de gâcher des fêtes, bien plus peut-être que de faire la fête, surtout quand on voit la tête des organisateurs… Oui, ils ont vendu leur Centre des Congrés comme un lieu culturel et maintenant il y a une tour qui illumine la place et un drapeau breton numérique qui flotte au vent pixélisé… Et la mairie commence déjà à dire clairement qu’il va falloir nettoyer la place. Des graffeurs ont été payés pour dessiner sur les palissades comme si ce Centre des Congrès c’était la nouvelle Mecque des cultures urbaines et du street art et maintenant ils déclarent la guerre aux tags et aux graffitis…

On a tendance, dans les courants contestataires, à identifier le problème de l’espace à la propriété. Ce que vous dites me rappelle d’érudits débats marxistes : il faudrait davantage parler du problème de l’appropriation, s’est-on-dit à un moment. D’un processus par lequel un espace est approprié par une force (classe, bande organisée ou État) et devient un espace privé ou un espace public, mais jamais un espace commun. C’est, ai-je l’impression, bien souvent l’écueil des collectifs de défense des espaces : ils défendent un espace public en pensant que ce type d’espace échapperait à l’appropriation. Au-delà de la défense de la Place Saint-Anne, geste négatif, comment envisagez-vous la possibilité d’une production d’un espace autre que cet espace privé ou public ? Comment articuler les groupes en présence, faire cohabiter leurs formes de vies, etc. Que pourrait-être, pour imaginer un peu, la Place Saint-Anne si elle devenait commune ?

Nous ne comprenons pas très bien la référence aux « érudits débats marxistes » peut-être parce que nous ne les connaissons pas. Et nous ne sommes pas bien certains de comprendre les « écueils des collectifs de défense des espaces ». Malgré tout nous allons essayer de répondre à ces questions. Peut-être que le point de départ de cette question est une critique contre ce qu’on peut parfois lire dans les textes de collectifs comme Place à défendre ! (et c’est très bien que cette critique existe mais essayons de la cerner). Nous avons en effet dénoncé la privatisation de l’espace dans le sens où il est approprié par ceux qui souhaitent faire de cet espace un lieu pour ceux qui ont des marchandises à vendre et ceux qui souhaitent acheter ces marchandises. Et dans cette logique ceux qui ne sont pas là pour vendre ou acheter (pour dire les choses rapidement) sont expulsés de cet espace parce qu’il ne participent pas à ces échanges marchands ou même nuisent, voire empêchent ces échanges d’avoir lieu. On pourrait qualifier ces remarques de « marxistes », et elles le sont sans doute un peu, mais pour la raison évidente que le marxisme propose des analyses très pertinentes des phénomènes que nous observons. Le camp conservateur a mis beaucoup d’énergie à délégitimer les analyses marxistes mais force est de constater que les analyses issues de ce courant sont toujours pertinentes, notamment quand on s’intéressent aux marxistes anglo-saxons contemporains qui ont beaucoup fait pour aider à comprendre les processus de gentrification actuels. L’erreur serait d’après vous d’opposer espace public à espace privé dans la mesure où l’espace public peut aussi être approprié. Mais l’espace public ne signifie pas absence d’appropriation par les uns ou les autres, on pourrait même dire qu’il est l’appropriation de l’espace par tout un chacun, par n’importe qui et non pas cet espace transformé par les logiques du capital en espace pour ceux qui ont de l’argent, des marchandises à vendre ou l’envie de consommer… L’espace public n’est pas un espace neutre que personne ne s’approprierait. Mais il y a une lutte entre différents types d’appropriations et c’est peut-être cela qui est qualifié d’ « analyses marxistes » par tous ceux qui n’aiment pas l’idée de conflit, de lutte (pour eux ils pensent tout de suite à lutte de classes et ils sortent leur révolver… Mais ils n’ont sans doute pas tort de penser à la lutte des classes) même si il n’y a pas besoin d’être marxiste pour voir que l’espace peut-être l’objet d’un conflit entre personnes, groupes sociaux, etc. Faire cohabiter les formes de vies, cela n’a jamais été une préoccupation du Collectif place à défendre ! qui s’est opposé à la cohabitation des formes de vie que le pouvoir appelle Vivre ensemble ! C’est là où il y a sans doute une faiblesse de certaines analyses qui mobilisent les formes de vie dans le sens où cela conduit à nier la dimension conflictuelle, la dimension de la lutte. C’est une erreur de penser que certaines formes de vie peuvent cohabiter. C’est une naïveté. Et c’est le discours officiel du pouvoir qu’il soit LR ou PS ; ils disent qu’ils veulent faire cohabiter tout le monde. Mais ils savent, comme tout le monde, que cela n’est pas possible.


[1] Anne Clerval, Paris sans le peuple la gentrification de la capitale, Paris, la Découverte, 2013.

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