Chroniques du Désert – feuilleton pour confiné-e-s #4 : Dijon. Une utopie indigeste

photo : Christophe Halais (DR)

Tous les mardis et vendredis nous vous proposerons en téléchargement libre un chapitre du Désert urbain.

Voici le chapitre 4 de l’ouvrage Chroniques du Désert, Le désert urbain, publié en septembre 2019. Dans cette enquête menée par le Groupe Politique Urbaine associé au Quartier libre des lentillères de Dijon, les auteurs investiguent le projet de la Cité Internationale de la Gastronomie et du Vin et en montrent la face cachée. Pour en savoir plus sur le quartier libre des lentillères, terres et habitation en milieu urbains, gigantesque lieu d’autonomie, rendez-vous ici : https://dijoncter.info/il-y-a-dix-ans-jour-pour-jour-une-manifestation-lancait-l-occupation-des-1859.

Vous pouvez lire le chapitre ci dessous ou le télécharger ici.

En 2019, la Cité Internationale de la Gastronomie et du Vin (CIGV) doit être inaugurée dans la ville de Dijon. Dévoilée aux yeux du public en 2017, elle marque d’ores et déjà la réalité de son empreinte. Loin de ne concerner qu’un secteur somme toute assez restreint qui serait défini par la gastronomie et l’œnologie, la « cité » opère à la croisée de multiples enjeux.

            Son versant soi-disant culturel peut être analysé comme un processus typique de réification capitaliste. Il paraît avoir pour fonction de rendre acceptable à une large population la destination élitiste du tout. Le type de divertissement proposé est voué à produire une généralisation de la figure subjective du touriste comme unique rapport à la culture.

            De par la multiplicité des fonctions qu’il regroupe au cœur de la ville, l’ensemble de la CIGV s’inscrit dans la présente dynamique de « métropolisation » de Dijon. Par métropolisation on n’entendra pas seulement une mutation de la forme de gouvernance mais également une nouvelle manière que certaines villes auraient de configurer leur environnement tant physique que socio-économique, ainsi que la tentative concomitante de donner un statut mondial à une localité.

            Enfin, en tant que point culminant des politiques locales pratiquées de longue date qui s’acharnent à lier commerce de luxe, patrimoine et tourisme, le projet s’inscrit en plein dans la veine de ce nouveau type d’économie de l’enrichissement qui caractérise une des directions contemporaines prises par le capitalisme en Europe occidentale.

Ainsi, au risque d’alimenter le phantasme démiurgique de ses divers promoteurs, nous parions que c’est en l’abordant comme un lieu totalisant que l’on peut comprendre la CIGV.

Hyper-lieu

Bien que ses implications tant scientifiques que politiques soient, au bas mot, douteuses, l’ouvrage Hyper-lieux de cette ordure de Michel Lussault[1], a au moins pour mérite de capter un air du temps. Cherchant à complexifier le poncif d’une homogénéisation effectuée par le capitalisme global, le géographe, longtemps compromis avec le pouvoir, propose le concept d’hyper-lieu pour décrire la tension motrice entre uniformisation et singularisation. Voyons s’il peut servir pour éclairer le projet de CIGV.

Selon le premier critère déterminé par le concept, la « cité » peut effectivement être caractérisée par son intensité, c’est-à-dire par le regroupement d’activités multiples qu’elle permet. On peut identifier quatre dimensions différentes : vie domestique (logements, parcs, supermarchés), divertissement (centre d’interprétation, cinémas), consommation de luxe (galerie, hôtel) et business (avec le village du Crédit Agricole qui sera une pépinière de start-ups spécialisées dans l’agronomie). Certains pôles de la « cité » associent plusieurs de ces fonctions.

Passons rapidement sur l’hyper-spatialité, par quoi Lussault désigne la possibilité qu’individus et assemblées de choses situés dans l’hyper-lieu soient connectés à une multitude de leurs semblables par les réseaux.

L’hyper-scalarité, troisième critère, paraît plus retorse et plus intéressante. Quel est le régime de spatialité dans lequel s’inscrira la CIGV ? En quoi interviendra-t-elle à différentes échelles simultanément, incarnant la tension entre global et local caractéristique des lieux du capitalisme ? C’est ce qui se découvrira au fur et à mesure de l’analyse. Toutefois, on a déjà signalé que la « cité » produira à la fois des effets sur place, notamment par l’intermédiaire des divertissements proposés, et à une plus large échelle en se constituant comme entrelacement d’importantes dynamiques métropolitaines et économiques. Il est incontournable de la considérer comme étant conjointement un instrument de développement territorial et une tentative pour placer Dijon sur un plan mondial.

Il suffit d’avoir le courage de regarder la vidéo de promotion du projet pour saisir immédiatement que la CIGV a bien pour vocation de devenir un « espace d’expériences partagées », quatrième critère de l’hyper-lieu, suivant ce que Lussault qualifie d’« évolution expérientielle du social ». Cette rhétorique est d’ailleurs étrangement proche de celle du cabinet chargé d’agencer le Centre d’Interprétation où auront lieu les expositions gastronomiques, lesquelles devront proposer autant d’expériences sensorielles au public, à distance de l’image poussiéreuse et ennuyante des musées. Cette dimension « expérientielle » est d’ailleurs celle qui nous guidera dans une prochaine partie pour mettre à jour le sujet-type requis et produit par la cité, nouvel avatar issu de la synthèse du touriste et du consommateur.

Enfin, s’il suffit qu’il y ait des commerces, comme le suggère bizarrement l’auteur, pour qu’un lieu ait une dimension affinitaire (au sens où s’y éprouve une familiarité avec autrui), nul besoin d’argumenter pour valider ce dernier point. Pourtant, il y a un aspect du projet de CIGV, sur lequel on reviendra diversement, qui fait écho avec ce critère de familiarité de façon aussi multiple que nauséabonde: la promotion de l’art de vivre à la française. Comme on le développera par la suite, l’origine du projet est le classement au patrimoine immatériel de l’humanité du « repas gastronomique des Français ». Par ailleurs, à Dijon, la viticulture fait déjà parti de l’imaginaire collectif.  Ainsi, venir à la CIGV, ce sera pour certains réveiller et pour d’autres découvrir le sentiment d’appartenance à une région et à un pays.

Espace intense, espace multi-scalaire, espace expérientiel et promoteur d’affinités chauvines, la « cité » a tout du parfait hyper-lieu. À cela s’ajoute, notamment lorsque l’on contemple son schéma promotionnel, le sentiment qu’elle fut imaginée comme une ville dans la ville, une cité idéale condensant les obsessions indistinctement lucratives et utopiques des aménageurs urbains.

Parvenus à ce point de généralité reprenons depuis les origines.

Les classements à l’Unesco, paradoxe ou logique du capitalisme ?

Comment comprendre le classement en 2010 du « repas gastronomique des français » au registre du patrimoine immatériel de l’humanité tenu par l’Unesco ?

Le texte de la Convention pour la sauvegarde de cette forme de patrimoine, reconnaît « que les processus de mondialisation […] font […] peser de graves menaces de dégradation, de disparition ou de destruction sur le patrimoine culturel immatériel »[2]. Insistant particulièrement sur les communautés autochtones, l’institution entend donc engager la cohorte internationale à promouvoir la sauvegarde de la diversité culturelle planétaire. Dans ce sillon, c’est en tant que pratique sociale vernaculaire, et non comme apanage de chefs-cuistots étoilés, que la candidature du « repas gastronomique des français » a été construite par la mission ethnologie du ministère de la culture. Ce rituel festif, réunissant familles et amis lors d’événements importants de la vie, se caractériserait tant par la transmission de savoir-faire lors de l’élaboration collective des mets que par leur dégustation commentée. Il serait un des traits communs de la communauté des français, gentiment reconnue comme fruit d’une multiplicité séculaire ayant intégré migrations et particularismes locaux.

Il y a de quoi être surpris de voir émerger du néant une telle désignation qui circonscrit et réifie une pratique jusque-là immergée dans l’écheveau de la vie sociale. Mais après tout, n’est-ce pas le rôle que l’Etat entend assigner aux sciences sociales que celui de désigner des objets sociaux afin qu’ils puissent enfin faire l’objet d’une politique publique ? Porté par l’État, le classement d’un élément patrimonial engage réciproquement celui-là devant les Nations Unies à se doter de politiques de promotion et de sauvegarde de cet élément. Dès le dépôt de candidature, le repas gastronomique des français était donc lié à un cortège de propositions telles que le financement de recherches universitaires, la création de processus éducatif à destination des élèves et la mise en place de mesures de sensibilisation à destination d’un large public. La Cité Internationale de la Gastronomie semble déjà pressentie à cette époque sous la forme d’un « équipement culturel pluridisciplinaire à dimension nationale et internationale »[3]. À quoi a-t-on abouti ?

Quelques années plus tard, une bataille rangée a lieu entre diverses villes françaises pour déterminer qui deviendra la nouvelle capitale de la bonne bouffe, à coup de projets chiffrés en dizaine de millions d’euros, intégrant d’emblée une composante privée tant au niveau des financements que de l’exploitation. Du côté bourguignon, la lutte a dû être particulièrement âpre entre ces voisines que sont Dijon et Beaune, deux candidates situées au cœur du vignoble, et qui avait fait de celui-ci un des piliers de leurs dossiers respectifs. Le destin de Beaune, jusqu’ici reconnue comme centre névralgique du commerce viticole, a sûrement basculé vers une pente funeste alors qu’elle a été éliminée de la compétition au profit de Dijon qui tente visiblement de se placer comme nouvelle référence mondiale en la matière. François Rebsamen, maire PS de Dijon, a-t-il profité de ses affinités avec le gouvernement socialiste de l’époque comme l’a déploré le maire UMP de Beaune ? Quoiqu’il en soit, malgré les tentatives d’adoucissement de la « Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires », la querelle des maires ne révélait que trop l’ampleur des enjeux économiques que représentait l’attribution du marché de construction de cette Cité Internationale de la Gastronomie. Quatre villes furent finalement choisies, chacune ayant à charge un pan singulier de la promotion gastronomique (vin, santé, recherche, commerce), et la forme « réseau » fut préférée à la forme « capitale ». À Lyon comme à Dijon, la multinationale Eiffage a remporté l’appel d’offres, probablement grâce aux connivences à peine voilées entre ses dirigeants et ceux du PS et moyennant quelques emplois fictifs financés dans les mairies.

Au final, le classement au patrimoine immatériel de l’humanité du repas gastronomique des français, aboutit à mettre en branle toute une machinerie économique alliant État et entreprises, machinerie dont on discerne mal le lien avec l’angélique volonté de préserver une pratique communautaire du rouleau compresseur de la mondialisation.

Mais le problème est plus profond et plus précis. Confier à un Centre d’Interprétation, sorte de parc d’attractions culturelles enchâssé dans un complexe lucratif luxueux, la charge de préserver et de transmettre une pratique sociale, est d’une bêtise ou d’un cynisme sans borne. De fait, au moment où le repas gastronomique des français est identifié et inventé comme pratique sociale, il est simultanément annihilé en tant que telle. Arraché à ses mondes propres, il devient l’origine d’un processus de valorisation aux ramifications multiples, et se trouve résiduellement proposé à la consommation du public comme élément déjà fossilisé d’une culture morte que s’épuiseront à faire paraître vivace les divers vautours qui y auront intérêt. La construction des Cités de la Gastronomie nous met donc en présence d’un processus typique de réification, de valorisation, de marchandisation, qui échafaude (ou permet l’expansion, si l’on considère que la gastronomie est une ressource déjà largement exploitée) une sphère de profit autour d’un élément auparavant invisible.

Le renversement du rapport entre culture et consommation

Le sujet auquel se destine essentiellement ce genre d’artefact culturel est bien entendu le touriste. Les efforts que le maire de Dijon fait à chacune de ses interventions afin de convaincre que la CIGV est tout autant destinée aux habitants de la ville qu’aux visiteurs venus d’ailleurs n’a pour effet que de placer tout le monde dans un rapport équivalent, d’extériorité consommatoire, avec la culture culinaire prisonnière de son nouvel écrin.

Dans le numéro 2 de la revue Tiqqun paru en 2001, une flânerie impossible décryptait les ressorts d’un gigantesque centre commercial nouvellement construit en périphérie de Londres, et faisait état à son propos d’un « nouveau stade de la consommation de masse »[4]. Ce nouveau stade était censé correspondre au mode de vie social-démocrate caractérisé dans son versant domestique par le décloisonnement entre travail, shopping et consommation. Le centre commercial « Blue water » s’annonce, ne serait-ce qu’à travers son nom, comme une réalisation utopique reposant sur une « nouvelle mise en forme de l’espace ». Tout au long des galeries se succèdent les ornementations évoquant la tradition commerciale, artisanale et agricole de la région du Kent où se situe le complexe. Cette « présentation muséale de la marchandise » et cette reconstitution intérieure d’un environnement naturel visent à rompre avec l’uniformité devenue insupportable des débuts de la consommation de masse. « À ce titre l’ornementation joue un rôle décisif : elle permet d’enraciner le dispositif impérial, par nature expression de la domination globale du Capital, dans les traditions locales pourtant détruites par le même mode de domination. »

La Cité de la Gastronomie s’inscrit dans la continuité de cette tentative d’ornementer et de mettre en scène la consommation dans un dispositif utopique. Davantage, la CIGV propose un raffinement de cette mutation de la consommation. L’origine du projet se situe directement dans la culture locale (le repas des français, la viticulture, etc.). Ce n’est plus simplement comme ornementation que cette culture est convoquée mais comme matière première de tout l’édifice. Selon une progression dialectique inquiétante, cette manière de s’enraciner directement dans les singularités régionales et de produire de la marchandisation à partir de celles-ci paraît être une tendance accrue du capitalisme, plus focalisé qu’auparavant sur la dimension localisée de son action.

Quoiqu’il en soit, la Cité de la Gastronomie peut être conçue comme l’aboutissement d’une évolution du centre commercial. La synthèse entre culture et consommation y apparaît plus indéniable qu’ailleurs puisque l’objet culturel en question, la gastronomie, est directement lié à une forme de consommation élémentaire. Une continuité limpide s’y tracera entre activité culturelle, divertissement et shopping.

De même que la CIGV radicalise l’articulation au local introduite à Blue Water, elle radicalise l’élément « expérientiel » de la consommation. Dans le rapport de Tiqqun on pouvait lire : « Le Bloom n’est pas traité en vulgaire consommateur, comme dans un centre commercial traditionnel, mais ON multiplie les micro-dispositifs visant à le persuader de son humanité, à lui faire croire qu’il n’est pas une marchandise et, luxe suprême, qu’il n’est pas intégré dès le départ dans le dispositif global : « La philosophie de Bluewater est simple : faire du shopping une expérience agréable, sans stress, et traiter les clients comme des hôtes.[…] Tout visiteur est un invité. » »

Selon les termes du maire de Dijon lui-même, le cœur de ville a pour vocation d’être un « centre commercial à ciel ouvert ». La « cité », situé en lisière du centre, parachèvera le destin de celui-ci en surdéterminant par l’expérience ludique toute l’expérience de la consommation. Le ludique ne sera plus mobilisé pour orner la consommation, il deviendra le point à partir duquel celle-ci sera distribuée.

À la CIGV, l’expérience surdéterminera le shopping et non l’inverse. On y sera avant tout convié pour se divertir en découvrant la gastronomie dans un espace culturel excédant et conditionnant le pur aspect lucratif. Le renversement entre divertissement et consommation qui aura lieu en ce point précis déterminera finalement tout l’ensemble. C’est en ce sens que la CIGV est un dispositif totalisant, non parce qu’il est total en lui-même mais parce qu’il accomplit la totalisation.

Désormais, toute la ville sera un espace d’expérience destiné au touriste-consommateur. Tout ce qui sera mis à sa disposition sera à la fois le plus proche et le plus séparé.

Finalement, il n’est pas exagéré de prendre la CIGV comme exemple éminemment contemporain du phénomène d’acculturation par quoi s’est de tout temps caractérisé le capitalisme. Ce qui est volontairement construit par l’État comme le plus commun (« le repas gastronomique des français ») s’y accomplit en fait comme le plus étranger. L’individu moderne y peaufinera à plaisir son extériorité à tout, y compris à ce qu’on lui présente comme sa propre culture. Et les bourguignons tout particulièrement seront à l’avant-garde de ce devenir-touriste généralisé.

Dispositif d’acceptation des inégalités

Pourtant, tout le monde ne sera pas à égalité face aux bienfaits prodigués par la CIGV, ce temple de la marchandise d’un nouveau genre. L’espace où auront lieu les expositions sera doublé dans son dos par une galerie commerciale dédiée principalement aux enseignes du luxe local. Radicalisant ironiquement les disparités sociales, on imagine comment les plus modestes auront à la rigueur accès au Centre d’Interprétation qui les renseignera sur une pratique alimentaire qu’ils n’ont déjà plus les moyens de s’offrir. Le couple Centre d’interprétation/Galerie Commerciale de luxe, traduit symboliquement et spatialement cette « dualisation de la consommation » qui est au cœur de l’économie de l’enrichissement dont parlent Boltanski et Esquerre[5]. Une des caractéristiques de l’économie actuelle repose en effet sur la valorisation de produits locaux principalement destinés aux riches. Les plus pauvres eux n’ont accès qu’à des marchandises médiocres issues d’usines délocalisées. Ainsi le centre d’interprétation aura pour fonction de valoriser les produits typiques dont les pauvres ne seront à la rigueur que les spectateurs, et la galerie approvisionnera les plus riches afin qu’ils puissent singer la culture française en se soulageant la glotte.

La construction de ce complexe de luxe devait être rendue tolérable par le dressage d’un voile démocratique (les expositions destinées à tous), ce qui aboutit plutôt à en radicaliser le cynisme fondamental. Après avoir capturé la diversité des pratiques alimentaires dans le carcan du « repas gastronomique des français », on l’exhibe ensuite au public pour mieux faire oublier à celui-ci qu’il n’a plus les moyens de s’offrir un tel gueuleton.

En même temps que l’économie de l’enrichissement fait exploser les disparités entre masses et élites, sa structure dilue l’évidence de la spoliation aux yeux des occidentaux. Les pires formes d’exploitation industrielle ont lieu ailleurs, et les nouvelles formes de travail des pays les plus riches dispersent les exploités dans le corps social, réduisant leur perception d’une condition commune ainsi que leur capacité d’organisation.

Destinée aux plus riches du point de vue des bénéfices, la partie proprement culturelle de la Cité de la Gastronomie peut d’ores et déjà être considérée comme un dispositif d’acceptation de leur domination.

Le développement territorial à l’aune du luxe, du tourisme et du patrimoine

Quoique le bassin dijonnais n’ait jamais été un lieu privilégié de l’industrie française, comme partout ailleurs une transition y est observable qui voit décliner le poids de ce secteur au profit d’autres activités. Boltanski et Esquerre dans Enrichissement s’intéressent à un type d’économie dont la place est allée grandissante au moment de la désindustrialisation et qui en a partiellement pris le relais en déplaçant les formes de mises en valeur. Développer ces formes a été une des stratégies du capitalisme occidental pour préserver sa position centrale. Quelles sont-elles ? Le modèle industriel repose sur le profit marginal tiré de la forme-standard, par quoi on entend la production et la consommation d’une grande quantité de marchandises identiques. Les délocalisations massives amoindrissant la centralité de cette source de profit dans les pays occidentaux, d’autres manières de créer des richesses se sont développées. Ainsi, « [l’économie de l’enrichissement] repose moins sur la production de choses nouvelles qu’elle n’entreprend d’enrichir les choses déjà là, surtout en les associant à des récits »[6]. Une voiture sera d’autant plus la source de valeur qu’elle adoptera la forme-tendance (par exemple si une star possède un modèle du même type), la forme-collection (éminemment liée à l’empreinte du passé) ou encore la forme-actif (si elle est utilisée comme placement financier). Là où dans la forme standard on tire une maigre marge d’un grand nombre de produits, dans les trois autres formes il y a maximisation de la marge de profit sur chaque unité. On comprend donc que cette économie est essentiellement tournée vers les riches, ce qui est la deuxième caractéristique justifiant le terme « enrichissement ». Une économie pour les riches reposant sur l’enrichissement (la valorisation maximale) de marchandises singularisées au possible.

Le pan de cette économie qui nous intéresse particulièrement ici est celui qui repose sur « l’attention portée aux choses déposées dans leur environnement »[7] et la recherche d’objets valorisés pour leurs charges expressives amplifiées par les récits qui accompagnent leur mise en circulation. De l’immobilier aux produits du terroir, toute une série de biens deviennent susceptibles de voir leur valeur explosée en fonction d’une réécriture de leur histoire. Patrimoine, tourisme et luxe, forment trois terrains privilégiés qui se superposent parfois au sein de cette nouvelle économie. Ils occupent une place de choix dans le développement de Dijon.

De ces trois domaines, Boltanski et Esquerre mettent d’abord en avant l’« essor du luxe » et mentionnent la croissance élevée de ce secteur depuis les années 2000 en Europe occidentale. Le luxe alimentaire en particulier représente un poids économique tel qu’« il joue un rôle important dans l’image de marque de la France à l’échelle internationale »[8]. Tout un « gastronationalisme » se développe reposant sur la diversité régionale. « Cet enracinement local des biens alimentaires de luxe, dispersés entre une multiplicité de terroirs supposés présenter chacun des particularités à nulles autres pareilles, est allé de pair avec une concentration économique croissante du secteur du luxe alimentaire, en partie absorbé par l’industrie française du luxe »[9]

Tandis que les masses s’accrochent à ces exigences passéistes que sont l’hygiène et les bas prix, l’élite exige authenticité, exception et singularités culturelles.

« Le développement du luxe alimentaire (1) constitue […] à la fois, un facteur d’expansion du capitalisme mondial et un « outil de développement territorial », parce qu’il soutient une activité agricole locale (2) et qu’il joue aussi un rôle majeur dans la mise en valeur de deux autres domaines que nous allons examiner maintenant, soit, d’une part, le tourisme (3), avec la croissance du tourisme gastronomique, de l’œnotourisme et du tourisme vert, et, d’autre part, la patrimonialisation (4)qui profite des effets d’enrichissement historique de sites, de terroirs, de villes, associés à des traditions alimentaires »[10].

Analyse dont chaque aspect est adéquat au cas dijonnais.

1- Il suffit de se balader dans les rues de la ville pour mesurer la place de choix que le luxe alimentaire occupe dans l’économie locale. Constat confirmé par la place qui sera accordée à celui-là dans les galeries commerciales de la CIGV.

2- En ce qui concerne le soutien que ce marché apporte à l’« activité agricole locale », on peut mentionner l’exemple suivant. Au cœur de la construction actuelle de Dijon comme nouvelle référence œnologique, l’installation d’exploitations viticoles a été promue et accompagnée par la « métropole » sur le plateau de la Cras […], zone immédiatement péri-urbaine. L’objectif recherché est d’obtenir à termes une appellation « ville de Dijon » qui ferait revivre la grande histoire de la cité des ducs en matière de vin. L’apparition de ces nouveaux vignobles fait l’objet de panneaux spécifiques au sein de la petite exposition de présentation du projet de la CIGV. On y apprend même que des « vendanges citoyennes » y sont réalisées chaque année par des volontaires sans doute soucieux de prouver le caractère parfaitement consensuel des directives des édiles locaux.

Quant à la manière dont le luxe alimentaire joue un rôle dans le développement de diverses formes de tourisme et spécifiquement dans celui de l’œnotourisme, on ne saurait mieux dire. La Cité de la Gastronomie constitue une traduction millimétrée de cette proposition relativement évidente.

3- À l’image d’Arles, ville prise en exemple par les sociologues, qui a d’abord cherché dans les années 80 à se réinventer autour des vestiges de l’Antiquité et du Moyen-âge pour lutter contre les déboires de sa désindustrialisation avant de tenter aujourd’hui de combiner cette première vague d’économie touristique avec une dimension artistique avant-gardiste, on peut considérer que Dijon essaye également, à travers la CIGV, de se réinventer en tant que pôle d’attraction touristique. Ce redoublement est résumé par la bataille des panneaux d’autoroute. Avec un empressement caractérisé, de gigantesques illustrations ont été installées en juin dernier qui annoncent, quelques kilomètres avant la ville, que l’on s’approche de la « cité internationale de la gastronomie et du vin » bien que les travaux commencent à peine. Ces panneaux viennent compléter et rafraîchir la promotion touristique assurée par d’autres qui trônaient antiquement au bord de l’A6 qualifiant Dijon de « capitale des ducs de bourgogne ».

4-Lorsque l’on y réside, impossible d’échapper à la promotion permanente que la ville fait de son patrimoine. Aujourd’hui, ce ne sont pas moins de 2 mentions à l’Unesco qui vont servir à valoriser la métropole en tant que telle. Le secteur sauvegardé du centre-ville a été classé en 2015 aux côtés des Climats de Bourgogne—cette mosaïque de parcelles de vignobles millénaires censément symboliser la multiplicité culturelle locale. Notons dans la foulée que l’ensemble du centre-ville a reçu une autre promotion un an plus tard : il a été classé Zone de Tourisme Internationale par le gouvernement français, permettant par exemple aux commerces d’être ouverts même le dimanche ! Ainsi se célèbrent les noces du tourisme, du commerce et du patrimoine, sous l’égide de l’autorité municipale comme il se doit.

La patrimonialisation est au cœur de l’économie de l’enrichissement. Elle constitue une véritable technique de développement territorial reposant notamment sur une appropriation de l’histoire peu exigeante en termes scientifiques. L’« innovation patrimoniale » réactive un passé ancestral et le procédé ne s’applique pas seulement au niveau des villes et des monuments. Des régions entières peuvent être l’objet d’une telle valorisation par la mise en récit.

Du centre-ville aux parcelles de vignobles, Dijon fait en permanence l’objet d’une réécriture historique qui détermine l’expansion d’une sphère économique prenant appui sur des singularités territoriales tenant autant de l’immobilier que du paysage. « En ce sens les économies de l’enrichissement ont pour principale ressource la confection et la mise en forme des différences et des identités »[11]. A la CIGV, le patrimoine architectural local se trouvera même directement mis en scène à travers la réhabilitation de l’aile historique de l’ancien hôpital général, dont le tuilage aux motifs dorés rappelle les toitures typiques de la région.

Toute cette opération n’est possible que par l’intervention décisive d’institutions politiques qui adoptent un rôle inédit dans les processus de valorisation. « Des choses venues du passé, et souvent en voie de déchéance sont bien, au même titre que les objets de collection, sélectionnées, réhabilitées et associées à des récits historiques destinés à en orienter l’interprétation et à en rehausser la valeur. Par contre à la différence des objets mobiliers, ces ensembles ne peuvent être déplacés, en sorte que les rapprochements et les mises en série ne pourront être opérés qu’à distance par le truchement de l’inscription sur une liste, souvent garantie par un organisme public, et dont le répertoire du patrimoine mondial établi par l’Unesco constitue le modèle »[12].

Luxe alimentaire, développement des singularités territoriales, classements à l’Unesco, mise en valeur par le récit historique, vaste promotion du tourisme, logique de patrimonialisation : le schéma de développement de l’économie dijonnaise condense les traites de l’économie d’enrichissement. Et la CIGV est offerte comme caisse de résonance et point d’aboutissement de cette synthèse.

Capitalisme intégral, capitalisme local

Loin de faire de l’économie de l’enrichissement une tendance séparée du reste de l’économie, Boltanski et Esquerre s’engagent dans la définition d’un « capitalisme intégral » au cours de la dernière partie de leur livre. À travers cette désignation, ils entendent décrire une forme de capitalisme qui tire profit de toutes les formes de mises en valeur, sans reléguer au second plan la forme-standard industrielle destinée à l’exploitation des plus pauvres. L’économie de l’enrichissement n’a pas pour but de désigner un avatar du capitalisme post-moderne qui ne reposerait plus sur la plus-value tirée du travail, mais plutôt d’initier la perception d’une forme flexible de capitalisme sachant articulée diverses formes de création de richesses.

Intégral, le capitalisme devient aussi plus local que jamais. Et cette localisation du capitalisme passe par un déplacement dans l’articulation du public et du privé. Au moment du passage à une économie de l’enrichissement on assiste à une mutation qui prend le contre-pied des orientations prises au lendemain de la seconde guerre mondiale. C’est l’État qui initie d’abord l’orientation vers le local, l’artisanat, le luxe et la culture afin de lutter contre le chômage. Les grandes firmes, avant d’investir massivement le terrain se sont plutôt souciées de devenir multinationales par la délocalisation et la financiarisation. Des politiques publiques associées à la décentralisation ont donc présidé à la formation d’une économie de l’enrichissement « par le bas ». Une attention particulière a été portée à la sphère associative. L’action culturelle a été intégrée dans l’aménagement du territoire.

Puis, à ce développement par le bas, s’est greffée une expansion « par le haut » lorsque des perspectives de profits se sont dégagées, le soutien étatique gageant d’un faible risque pour les investissements. « L’intensification des relations entre action culturelle publique et entreprenariat privé a été très tôt jugée nécessaire pour concrétiser l’idée d’une contribution importante de la culture à la croissance »[13]. La culture, en tant que point d’articulation entre État et firmes privées inscrit dans la perspective d’un aménagement du territoire, constitue désormais un des rouages centraux du capitalisme occidental.

Toutefois, contrairement à ce qui a cours dans l’économie industrielle, dans l’économie de l’enrichissement, « les agents—personnes ou institutions—qui composent les récits […] dont dépend la valeur des choses, et qui en assurent la validité, doivent être considérés comme relativement indépendants de ceux qui peuvent en profiter financièrement »[14]. Le « discours de vérité » doit être porté par des institutions. La collaboration entre public et privé doit affecter de respecter l’indépendance des deux pôles.

La CIGV fournit là encore une exemplification parfaite de cette articulation entre institutions en charge de l’autorité symbolique et entreprises en charge d’assurer la croissance économique, articulation supposée reposer sur leur indépendance réciproque. Au cœur du projet, on s’en rappelle, se situe le « repas gastronomique des français », progéniture de l’État baptisée par l’Unesco, socle de véracité censé garantir l’authenticité motrice de l’ensemble. À l’échelon local, la ville insiste sur la dimension culturelle du projet dans sa communication, tout en donnant carte blanche pour la réalisation à Eiffage qui apparaît comme le véritable maître d’œuvre de la totalité du dispositif. La multinationale apporte son expertise et assure sa mainmise non seulement sur la construction des bâtiments, mais également sur le choix et l’agencement général de leurs fonctions.

Par ailleurs, la généralisation du benchmarking prolonge en lui donnant une tournure moins édulcorée cette composition. « La promotion de [la] marque « France » suppose une étroite collaboration entre « les pouvoirs publics » et les marques commerciales, c’est-à-dire entre la « compétence corporate de l’État » et des groupes qui ont une implantation internationale »[15]. Visiblement attaché à décliner localement cette tendance, lors de ses vœux 2018, le maire de Dijon a lancé la « marque territoriale : just Dijon » afin de construire, à grand renfort d’anglicisme, le rayonnement planétaire de sa métropole fantasmatique. Le lancement est associé à un appel à candidature qui désignera les « ambassadeurs » de la marque parmi les « acteurs qui font l’attractivité » du territoire.

Dans ce sillon, la création du statut de métropole, loin d’être une simple permutation administrative, joue à plein dans les nouvelles logiques économiques. Ce statut fonctionne à l’identique des procédés par lesquels l’État, en lien avec la communauté européenne, « favorise le capitalisme dans [certains] bassins d’enrichissement via le contrôle des noms propres et des formes »[16]. La marque « métropole » devient un élément pivot dans la création d’une réputation à large échelle et plus généralement dans l’apparition d’un « capitalisme local ».

L’autre ville

Un économiste de passage, cita un jour Adam Smith qui distinguait deux types de villes : les villes industrieuses et les villes princières, pour classer Dijon dans la seconde catégorie. Boltanski et Esquerre, parvenus au point de décrire la distribution des rôles dans l’économie de l’enrichissement, distinguent plusieurs groupes aux contours parfois flous mais qui sont répartis autour de l’opposition entre les détenteurs de patrimoine et ceux qui sont à leur service. Parmi ces derniers, on trouve d’un côté le personnel directement chargé de la valorisation des biens, que ce soit par l’invention ou l’entretien. Ils sont « faiseurs d’histoires » (historiens, critiques, anthropologues, romanciers), conservateurs-restaurateurs ou artistes plasticiens. D’un autre côté, il y a la masse de ceux qui assurent la maintenance et dont le rôle est comparable à celui des « serviteurs » des économies préindustrielles, car ils sont dépourvus de tout pouvoir de transformation. Ces « laissés-pour-compte » qui peuvent tout juste être les employés subalternes de l’économie d’enrichissement, forment un prolétariat spécifique, dispersé et transitoire, démuni d’organisations, dont la mobilisation est d’autant plus difficile que ses conditions de travail l’éloigne du répertoire d’action ouvrier. « Ses membres [sont] en partie jugés par référence à des qualités personnelles—comme la disponibilité, l’amabilité, la gentillesse, l’honnêteté—qui évoquent la domesticité d’antan »[17].

Ville princière, ville de domestiques.

Or, se tournant vers l’histoire, on remarquera peut-être que les formes de révoltes qui répondent avec le plus de force à la domesticité, outre le meurtre du maître, ont toutes parties liées avec la désertion. Le « marronnage » selon la désignation qu’il reçut dans les colonies, n’était pas seulement un retour à l’état sauvage comme l’indique l’étymologie du terme. Les communautés de marrons, tout en s’établissant dans des endroits difficilement accessibles, lançaient régulièrement des expéditions de pillage sur les grands domaines afin de se pourvoir en vivres, en outils et en diverses matières. Quelques-unes d’entre elles parvinrent même à s’organiser suffisamment pour être à l’origine de mouvements révolutionnaires.

Quoiqu’il serait grossier et inexact d’effectuer un rapprochement immédiat, il existe aujourd’hui à Dijon un espace qui voudrait résonner avec cette histoire et susciter des vocations rebelles. On le nomme « quartier libre des Lentillères ». Apparu en lisière de la ville, ayant grandi en gagnant du terrain sur les ronces, hostile aux tentatives de mise au pas tout autant qu’habile à mêler déserteurs convaincus et laissés-pour-compte du capitalisme local, il dessine les contours d’une rupture et offre un point d’appui à qui veut y œuvrer. À la rigueur glaçante des maquettes du Grand Dijon y répond la rugosité des cabanes, à l’obsolescence généralisée le goût du bricolage, à la marchandisation l’idéal du partage, à l’optimisation de la routine l’amour des herbes folles et des potagers opulents, au suicide sécuritaire l’exaltation du divers.

De même que les marrons des Antilles devaient avoir la certitude d’habiter déjà une autre île que celle des maîtres blancs, il s’agit désormais, pour tous ceux et toutes celles dont l’espoir se nourrit de l’expérience d’autonomie des Lentillères, d’imposer au pouvoir l’idée d’une autre ville.


[1] Michel Lussault, Hyper-lieux: les nouvelles géographies politiques de la mondialisation, Paris, Editions du seuil, 2017.

[2] UNESCO, Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel 2003, Paris, UNESCO, 2003.

[3] Le Repas Gastronomique des Français, Cité(s) de la gastronomie. Conclusions de la mission française du patrimoine et des cultures alimentaires., Patrimoine de l’humanité, Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires, 2012.

[4] Tiqqun, « Rapport à la S.A.S.C. concernant un dispositif impérial », in Tiqqun 2 : organe de liaison au sein du Parti Imaginaire : zone d’opacité offensive., Paris, Belles Lettres, 2001, pp. 162‑176.

[5] Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Enrichissement une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, 2017.

[6] Ibid., p. 12.

[7] Ibid., p. 17.

[8] Ibid., p. 34.

[9] Ibid., p. 35.

[10] Ibid., p. 36.

[11] Ibid., p. 72.

[12] Ibid., p. 40‑41.

[13] Ibid., p. 90.

[14] Ibid., p. 401.

[15] Ibid., p. 37.

[16] Ibid., p. 438.

[17] Ibid., p. 451.

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